Choisir d’aimer

24 XI 2019 · Fête du Christ-Roi

La possibilité d’une hymne

Le 10 mars 1998, à Paris, une religieuse de 81 ans, la fondatrice d’une congrégation en plein essor, s’éteint. Enfin, « s’éteint »… celles qui l’entourent depuis plus d’un an sont en droit de penser qu’elle « s’allume » plutôt, au Ciel, qu’elle rejoint Celui qu’elle a servi de tout son cœur, jusque dans le terrible combat final d’une paralysie totale. Je voudrais vous rapporter les paroles singulièrement belles, dans leur simplicité et leur profondeur qui furent parmi les dernières prononcées et répétées dans l’état de dépendance totale qui fut le sien pendant des mois. Précisons qu’après une fulgurante conversion à l’âge de 18 ans, Anne-Eugénie s’était engagée avec une énergie incroyable dans la fondation d’un ordre dédié à l’éducation1Congrégation des Religieuses de l’Assomption: celle qui connaissait cette douloureuse immobilisation comptait un demi-siècle de course apostolique à son compteur2Anne-Eugénie Milleret (1817+1898).

Lorsqu’elle compris le caractère irréversible de son état, elle chuchota ces mots si justes, devenus célèbres : « La vieillesse, un état où il ne reste plus que l’amour. Je n’ai plus qu’à être bonne ! ».

Un diptyque

La scène mérite d’être mis en vis-à-vis de celle rapportée aujourd’hui par l’Évangile. En nous révélant des détails de la plus haute importance, l’évangéliste enquêteur saint Luc nous permet de comprendre une ultime leçon donnée par Jésus avant d’expirer. Le Seigneur nous révèle cette précieuse vérité selon laquelle celui qui ne peut plus rien, quelle qu’en soit la raison : l’âge, la santé, un accident, une condamnation… qu’on soit innocent, coupable ou un peu des deux, il reste que si nous sommes un tant soit peu conscient, la possibilité d’accomplir une action plus puissante dont aucune limitation, réduction, torture ou paralysie ne devraient pouvoir nous détourner. Il reste la puissance d’AIMER. Il se pourrait même que ce soit le seul et unique acte libre encore envisageable.

Envisageable et rendu possible par la foi qui consiste dans les heures les plus pénibles de notre existence, à reconnaître la proximité bienfaisante de Jésus à nos côtés. De Jésus en agonie, plus malmené que nous. Plus innocent aussi. Et discerner, en ce Crucifié, le Fils de Dieu, notre Sauveur, le Tout-Puissant dont nous pouvons alors appeler le règne de grâce en nous. La parole de sainte Marie-Eugénie « Je n’ai plus qu’à être bonne » signifie « Je peux encore Lui permettre de régner, je puis faire quelque chose pour que son règne arrive ! » Avant elle, le Bon Larron ne s’est pas laissé aveuglé par sa douleur. Il a préféré se laisser blesser davantage par la pureté de Celui aux côtés duquel il a l’insigne honneur de mourir.

En diptyque, les deux scènes nous livrent la même vérité : tant que nous sommes en vie, il est toujours possible de choisir de croire, d’espérer et d’aimer. C’est le chant ou la prière intrépide des martyrs dans l’arène. En cela réside la liberté des enfants de Dieu. Celle de rejoindre dans l’instant un lieu que nommons avec Jésus, le « Royaume » et dont Il demeure Lui-même le souverain.

Opium du peuple ?

Cette injonction évangélique, fréquemment incomprise – y compris chez les auditeurs réguliers de l’Évangile – ne manquera pas de passer pour un pathétique dolorisme, une forme de consolation suspecte, un opium ou du moins un anesthésiant à l’image de la religion dans son ensemble !

Une objection qui ne tient pas à l’épreuve de la réalité. En quoi les paroles courageuses de Saint Dismas (ainsi que la Tradition nomme le Bon Larron3https://nominis.cef.fr/contenus/saint/857/Saint-Dismas.html) ou Sainte Marie-Eugénie auraient-elles le moindre effet anesthésiant ?

L’ivresse que se procure le désespéré en sa révolte ne l’est-elle pas davantage ?

Plus profondément, ce qui peut porter le disciple fidèle ou un disciple de la dernière heure, à un tel héroïsme est l’intuition très inspirée selon laquelle la foi transfère celui qui la confesse de toute son âme dans le Royaume de Dieu. La foi nous arrache au pouvoir des ténèbres pour nous placer dans le Royaume de son Fils bien-aimé où se trouve la rédemption, comme Saint Paul nous l’a fait entendre à l’instant…

Or, le Roi qui gouverne ce royaume est la tête d’un corps qui est l’Église. Celui qui s’agrège à ce corps est immédiatement associé à son œuvre. Celui qui accède à la Rédemption y participe immédiatement selon une mystérieuse loi d’incorporation.

Quand on a que l’amour

Le Royaume rejoint par les disciples fidèles et les convertis de la dernière expiration n’est pas une citadelle éternelle et hermétique qu’on franchirait pour tourner le dos aux détresses encore enlisées dans l’épaisseur du temps et ce magma humain encore mortel. Dans cette extrémité, il ne s’agit pas de fuir, mais plutôt d’agir, d’œuvrer au plus haut point, en hâtant l’avènement du règne auprès du Rois des rois.

Quand on a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour
Quand on a que l’amour
À offrir à ceux là
Dont l’unique combat
Est de chercher le jour4Jacques Brel, 1956 – https://youtu.be/Vl3k5cwQ94Y.

À rebours des soulagements artificiels et des opiums de la postmodernité et plus encore de la promotion du suicide assisté, le choix héroïque d’aimer, qui consiste précisément à donner quand on a plus rien est peut-être l’acte le plus utile que l’on puisse poser dans toute une vie. Si la promesse de Jésus à Saint Dismas nous interdit de douter du fait que l’heure la plus réussie de la vie de cette homme fut la dernière… qui sait aussi si les heures les plus fécondes de cette la sainte entrepreneuse et intrépide fondatrice de l’Assomption ne furent pas les dernières, les plus inutiles au regard du siècle5« La croissance du bien dans le monde dépend en partie d’actes qui n’ont rien d’historique ; et [que] si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées » George Eliot, citation qui conclue le dernier filme de Terence Malick, Une vie cachée. ?

Et quand bien nous n’aurions pas que l’amour… il faudrait encore l’amour6« Où il n’y a pas l’amour, mets l’amour et tu récolteras l’amour » Saint Jean de la Croix, cité par Charles Journet, Œuvres Complètes, XVI. L’essence de la grâce. !

La contemplation de la liberté d’aimer et de la puissance de l’amour au cœur de vies dévastées devrait nous inviter à choisir d’autant plus d’en vivre ! Est-il besoin de préciser qu’il n’est pas nécessaire de connaître de grande détresse, ou simplement la dégradation de l’âge, pour convenir d’aimer ? Mieux, qu’on y parvient mieux en s’y étant entraîner dans le cours ordinaire – voire tranquille – de la vie ?

Si l’amour de Jésus éclate au plus haut point sur la Croix,  ne transparaît-il pas déjà dans la grâce de son enfance et de son adolescence, dans la splendeur de son âge d’homme, dans le labeur silencieux de la charpenterie et les paroles et les gestes sublimes qui émailleront son court ministère ?

L’amour représentera toujours, pour un chrétien, l’action la plus puissante en ce monde et la participation la plus certaine à son Règne. Et le constat, à certaines heures, de notre impuissance à défendre la justice et la vérité doit être corrigé par cet acte de foi et d’amour qu’un seul regard, qu’une seule parole à Jésus Crucifié mais Tout-Puissant participe à la purification de l’univers en son Précieux Sang

Tu n’arrives à rien, te semble-t-il ? Mais tu puis encore aimer, aimer, aimer ! Rejoindre le seul Roi, en cet acte d’amour Lui faire allégeance, te reposer en Lui autant que participer activement à son œuvre, au cœur de l’Église.

À cette entreprise que le monde ignore encore, qui consiste à attirer doucement mais sûrement chaque homme en son Cœur et de l’y garder pour le conduire jusqu’aux rives de la vie éternelle. Amen.

Références

   [ + ]

1. Congrégation des Religieuses de l’Assomption
2. Anne-Eugénie Milleret (1817+1898)
3. https://nominis.cef.fr/contenus/saint/857/Saint-Dismas.html
4. Jacques Brel, 1956 - https://youtu.be/Vl3k5cwQ94Y
5. « La croissance du bien dans le monde dépend en partie d’actes qui n’ont rien d’historique ; et [que] si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées » George Eliot, citation qui conclue le dernier filme de Terence Malick, Une vie cachée.
6. « Où il n'y a pas l'amour, mets l'amour et tu récolteras l'amour » Saint Jean de la Croix, cité par Charles Journet, Œuvres Complètes, XVI. L’essence de la grâce.
Toutes les homélies
2020-03-13T15:41:30+02:00