S E M P E R   V I C T O R

IV° Dimanche de Carême – 22 mars 2020

Une vieille question

« Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » (Jn 9, 2)… 

« Pourquoi ma voisine aurait-elle le coronavirus… et pas moi ? »…
« D’où vient le fait que je souffre et pas l’autre ? »…

La question de l’origine, ou plus exactement de la cause de la souffrance est aussi ancienne que le péché, avec son lot de réponses : une multitude d’explications tour à tour philosophiques, religieuses et scientifiques.

Les disciples ne font pas exception. À la vue d’un aveugle de naissance, ils posent cette bonne vieille question au Maître.

La réponse de Jésus consiste à ne pas y répondre, ou plutôt à répondre à une autre question. Celle qu’il serait plus utile de nous poser. La bonne question n’est pas « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? Pourquoi est-ce que je souffre ?», mais «En attendant d’être délivré de cette souffrance, que puis-je, que dois-je en faire ?»

Cesser de regarder ou de traîner telle croix en se demandant dans quelle mesure il est opportun de la porter, pour la saisir, avec Simon de Cyrène et attendre que le Seigneur nous dise où la poser enfin, où nous rendre !

Jésus déplace la question. Nous prie d’abandonner le vain pourquoi pour aller de l’avant en cherchant le pour quoi. C’est ce que nous pouvons faire de la souffrance qui importe, d’où qu’elle vienne. C’est en ce sens que l’on peut comprendre la réponse énigmatique du Seigneur  : « Ni lui ni ses parents n’ont péché (ce n’est pas la question). Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. »

Une réponse nouvelle

À cette question, la victoire est toujours la réponse de Dieu.

Devant toute souffrance sans exception, en toute épreuve, sa victoire du Sauveur peut s’imposer et l’emporter ! Et ceci ne saurait dépendre de sa seule toute-puissance, toujours acquise, mais de celle-ci alliée à notre foi, relative par définition. En toute épreuve, Jésus nous propose de choisir sa victoire. Il aimerait que nous sachions reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur comme dit l’Apôtre (Ep 5, 8-14) ; que les victoires superficielles, pas plus que les défaites apparentes ne nous illusionnent pas. Il nous enjoint à regarder comme Lui le coeur des hommes (cf. 1 S 16), là où le combat se livre et les vraies victoires se remportent !

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Aussi voudrais-je approfondir avec vous un aspect du mystère de la victoire du Christ. Que signifie l’affirmation selon laquelle le Christ est toujours victorieux ou peut toujours l’être pourvu que nous Lui fassions allégeance dans la foi ?

La victoire toujours

En parcourant l’Évangile, en contemplant les miracles accomplis par Jésus, en écoutant ses enseignements et surtout en accueillant la leçon sublime de sa Passion, de sa Mort et de sa Résurrection, il me semble pouvoir conclure qu’il n’existe que deux façons, pour le Christ (et donc le chrétien) de remporter la victoire. Je les appellerais la GUÉRISON et la BÉNÉDICTION.

Personnellement, je n’en distingue pas de troisième. Précisons que ces deux façons faire triompher le bien sont inédites, c’est-à-dire typiquement christiques1Propres à Jésus-Christ Lui-même et donc typiquement chrétiennes. C’est du moins en les faisant nôtres que devenons disciples du Maître.

La victoire de la GUÉRISON

De quoi s’agit-il ?

En présence d’une souffrance avérée, le Tout-Puissant peut agir au point d’anéantir le mal décelé. Le Créateur qui a fait surgir la création à partir de rien peut tout aussi bien susciter à nouveau l’être qui est bon au milieu de la privation, de la corruption.

La guérison de l’aveugle-né est l’exemple type de ce type de victoire directe et manifeste. Cet homme souffrait depuis toujours de cécité : le voici nouvellement équipé d’une paire d’yeux en parfait état de marche !

Ce type de bienfait de miracle est constaté à deux nombreuses reprises au long de ministère de Jésus. Il culmine dans la Résurrection même du Sauveur2Jésus S’est ressuscité : cette expression est rare, mais présente dans la Tradition, en écho de la prophétie même du Seigneur en saint Jean (10, 18) : «Personne ne M’enlève ma vie, mais Je la donne de Moi-même. J’ai le pouvoir de la donner et J’ai le pouvoir de la reprendre…». Le miracle de la résurrection du Christ est l’oeuvre de la Trinité toute entière, donc de chacune des Personnes divines. et d’abord à travers les trois résurrections (plus exactement « retours à la vie ») qui démontrent qu’Il est la Vie en Personne, qu’Il a le pouvoir d’anéantir la mort.

Aujourd’hui, dans son Église, ce pouvoir du Christ a été transmis ; on peut vérifier que les charismes de guérison continuent d’y être exercés au nom de Jésus. Ils prolongent cette forme première de victoire du Sauveur. Ce type de manifestation bouleversante qui nous aide à « croire en sa victoire » en réalité toujours possible, du moins si nous intégrons, précisément, sa seconde forme d’expression.  y compris sous sa seconde forme qu’il me faut maintenant exposer3Ce serait une erreur que de limiter la communion à la victoire du Christ à cette seule première forme..

La victoire de la BÉNÉDICTION

La victoire peut prendre une autre forme. Il s’agit alors de recevoir du Cœur de Jésus la grâce d’accepter que la guérison (miracle de la vie triomphant sur la mort) ne se réalise pas immédiatement, en ce monde, en cette vie. Que cette guérison totale soit différée au moment de la résurrection promise par le Seigneur.

Si le miracle de la victoire de la vie sur la mort ne se produit pas encore, celui de l’Amour sur la mort peut toujours l’emporter, ici et maintenant. Dans ce cas, il n’y a pas de guérison de notre corps ou de notre âme blessée, mais moyennant un acte de foi et d’espérance, la victoire de l’Amour est possible. Alors que nous sommes en prise avec une souffrance physique ou psychologique, en présence d’une apparente défaite, elle consiste à confesser l’Innocence et l’Amour de Dieu en cette épreuve sans nier le moins du monde que rien ne peut survenir sans qu’Il permette. Un tel acte d’abandon confiant représente une victoire extraordinaire, celle du Ressuscité en nous !

Bénir, alors que tout conspire et nous accule à maudire… Rendre grâce pour cette vie, alors que l’angoisse, voire le désespoir, menacent de nous envahir, voilà qui est grand ! Je vois bien que je traverse les ravins de la mort, mais je ne crains aucun mal, car le Seigneur qui est la Vie est avec moi (Ps 22), Lui Qui m’a dit de ne pas craindre ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme (cf. Mt 10, 28)…

Si le premier type de victoire est identifiable au miracle de la résurrection lui-même, celui-ci est à contempler trois jours avant, dans son Offrande sur la Croix.  En contemplant le Crucifié, les chrétiens ont toujours discerné la présence mystérieuse de la victoire pascale sous une forme mystérieuse mais bien réelle. Dans cet acte de bénédiction sublime où le Fils persévère à bénir le Père et à bénir l’humanité, nous voyons la défaite du Menteur, la neutralisation de l’Adversaire qui aurait bien voulu faire de la croix un signe de malédiction, la preuve d’une imposture divine alors qu’avec les yeux de la foi nous voyons l’onction comme aurait dit saint Bernard4«Les incroyants voient la Croix, ils ne voient pas l’onction.» Saint Bernard, la croix étant à nos yeux le signe du plus grand Amour jamais déclaré. Si les chrétiens célèbrent à Pâques l’accomplissement et la manifestation de la victoire du Christ, en notre chair et pour l’éternité… ils reconnaissent que celle-ci est vraiment engagée, sous une forme déconcertante, voilée, mais bien réelle à travers la bénédiction, la douloureuse action de grâce que Jésus entonne au milieu de l’enfer… et avec en union avec Lui, au pied du Calvaire, la Vierge Marie et tous les saints !

Frères et soeurs bien-aimés, cela signifie qu’en toute épreuve – cette affirmation n’admettant aucune exception –, la victoire du Christ reste à notre portée, sous une forme ou sous une autre. Elle demeure à porté de coeur et de lèvres ! Qu’elle prenne la forme du Dimanche de Pâques ou celle du Vendredi Saint est l’affaire de Dieu.

« C’est du vécu »… de l’Église

C’est bien ce qui se passe à Lourdes, par exemple… Il y a, de fait, des aveugles qui y recouvrent la vue, des boiteux qui marchent, des dépressifs qui retrouvent le goût de vivre. Des personnes qui soudainement, plongent dans une piscine de lumière et de vie. Il y a des formes de retours à la vie qui sont ces nombreux miracles tangibles.

Mais la grande majorité des pèlerins communient à la victoire du Christ d’une façon plus voilée, mais bien réelle, en se laissant bénir par Lui et en bénissant eux-mêmes le Dieu vivant, étant renouvelés dans la foi, l’espérance et l’Amour ! Les miracles du premier type sont nombreux, mais sous cette seconde forme, ils sont indénombrables5Profitez du confinement pour regarder l’excellent film Lourdes, réalisé l’an dernier par thierry Demaizière et Alban Teurlai : il permet de comprendre combien cette façon de communier à la victoire du Christ est bien réelle dans l’existence de nombreuses personnes et probablement la grande majorité des pèlerins..

On pourrait prendre l’exemple de la pratique du pardon qui est toujours une victoire. Soit de façon éclatante quand le pardon demandé est reçu et donné, soit de façon plus mystérieuse, mais déjà victorieuse, lorsqu’il reste en suspend… demandé mais pas encore accompli.

lectio

1 Samuel 16, 1-13

Psaume 22

Ephésiens 5, 8, 14

Jean 9, 1-41

Semper victor !

Chers Amis, la présence du Christ victorieux à nos côtés, du Prince de la Vie toujours à l’oeuvre (Jn 5, 17) n’empêche pas que la tentation demeure toujours d’ignorer sa présence et son action réelle. Il est difficile d’entrer dans le vues de Dieu. Plus facile de ratiociner en posant des questions vaines et en y apportant des réponses pseudo-religieuses ou pseudo-scientifiques… Les pharisiens, devant l’évidence du miracle accompli s’arqueboutent à leurs raisonnements tout-faits ; les parents du miraculés, ce qui est encore plus dramatique, restent prisonniers de la peur et donc résignés (c’est trop beau pour être vrai et si c’est vrai c’est un hasard)… Nous mêmes, devant toute épreuve, légère ou grave, soudaine ou ancienne et incurable sommes placés devant un choix qui engage notre liberté d’enfant de Dieu !

Nous avons à choisir :

Entre la défaite personnelle… et la victoire de Jésus-Christ.

Entre l’esprit du monde… et celui du Sauveur.
Entre la résignation… et la profession de foi.
Entre déserter… et devenir ce que nous sommes, disciples du Ressuscité !
Entre la tristesse des temps…
Et cette joie que nul ne saurait nous ravir (Jn 16, 22). Amen.

Références

-1 Propres à Jésus-Christ Lui-même
-2 Jésus S’est ressuscité : cette expression est rare, mais présente dans la Tradition, en écho de la prophétie même du Seigneur en saint Jean (10, 18) : «Personne ne M’enlève ma vie, mais Je la donne de Moi-même. J’ai le pouvoir de la donner et J’ai le pouvoir de la reprendre…». Le miracle de la résurrection du Christ est l’oeuvre de la Trinité toute entière, donc de chacune des Personnes divines.
-3 Ce serait une erreur que de limiter la communion à la victoire du Christ à cette seule première forme.
-4 «Les incroyants voient la Croix, ils ne voient pas l’onction.» Saint Bernard
-5 Profitez du confinement pour regarder l’excellent film Lourdes, réalisé l’an dernier par thierry Demaizière et Alban Teurlai : il permet de comprendre combien cette façon de communier à la victoire du Christ est bien réelle dans l’existence de nombreuses personnes et probablement la grande majorité des pèlerins.
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