La liberté pour quoi faire ?

12 avril 2020 · Jour de Pâques

Quelle joie de célébrer la résurrection de Jésus, sa libération du tombeau ! En son corps glorieux, le Seigneur est désormais libre de ses mouvements ! Il va et il vient ! Il apparaît au milieu des siens sans prendre la peine de passer par la porte – nous rappelant qu’Il est Lui-même la Porte (Jn 10, 9). On le verra s’inviter dîner et même organiser Lui-même une grillade sur la plage (Jn 21, 9) … c’est extraordinaire !

Sous le choc… de la joie

Plus sérieusement, Jésus Ressuscité visite les siens pour les instruire et les consoler. Ceux-ci sont, pourrait-on dire, « sous le choc de la joie » ! La joie de savoir le Maître vivant à jamais étant doublée par celle de se sentir pardonnés

On peut imaginer, en effet, que sur le moment, ils devaient regarder le bout de leur sandales sans oser croiser le regard de Jésus… quelque peu honteux de leur passivité durant l’arrestation, le procès expédié, le chemin de Croix et surtout la mise à mort. «La paix soit avec vous ! » répète le Ressuscité à chacune de ses visites, cette salutation prenant un sens tout particulier. Il leur fait comprendre, comme on le voit avec les disciples d’Emmaüs, que tout cela devait se produire : « Ne fallait pas que le Christ endurât ses souffrances pour entrer sans sa gloire ?» (Lc 24, 26), que Dieu sait toujours ce qu’Il permet, qu’Il compose avec la liberté des hommes. Sans jamais la contourner ni la contraindre, pour accomplir son œuvre de salut, Il l’assume dans sa Sagesse et avec Puissance  !

Je voudrais m’attarder aujourd’hui sur une disposition divine qui prend un relief tout particulier en ce jour de Pâques confiné…

Des disciples confinés

Nous fêtons la résurrection de Jésus, c’est sa dire sa libération de la mort et du tombeau, mais voyez-vous cette sortie du sépulcre accompagnée de la sortie des disciples en mission ? Le Christ est ressuscité, mais voyez-vous cette joie immédiatement partagée au monde entier ? Pas franchement. Les apôtres restent peu ou prou confinés. Ils prient entre eux, partagent les repas. Ils s’autorisent quelques sorties «pour motif professionnel impérieux» mais, dans un premier temps, disons la contagiosité de la joie pascale semble assez faible !

Des disciples décalés

Nous venons d’entendre, en première lecture, un super-sermon du chef des apôtres, à Césarée. Il semble avoir une sacrée pêche apostolique ! En réalité, il s’agit d’un joli raccourci, dont la liturgie a le secret. Nous sommes alors à quelques semaines de l’événement que nous célébrons aujourd’hui. Après plus de sept semaines de confinement prolongé pour les apôtres !

Un temps préparatoire durant lequel Jésus a achevé de les former à la mission qui ne commence réellement qu’avec la communication de l’Esprit de force. Pendant tout ce temps, qui court de Pâques à le Pentecôte, le Ressuscité visite les siens dans leurs petits cénacles domestiques pour les affermir dans la foi et les préparer à l’apostolat. C’est que nous appelons, le temps pascal ! Lequel est comme un Deuxième Cycle de formation apostolique…(le premier ayant duré trois ans et le troisième étant assuré par la formation permanente de l’Esprit !).

Vivre le temps pascal

C’est le Temps de Pâques dans lequel nous sommes entrés aujourd’hui. Une période dont les Chrétiens vont avoir, cette année, l’occasion d’approfondir le sens…

Avant de pouvoir nous engouffrer dans la brèche lumineuse de la liberté, à la suite du Maître Ressuscité… il va falloir demeurer encore un peu à l’ombre ! Mais alors, certainement pas pour dépérir et se contenter de reprendre un jour le petit train-train habituel ! Pour se disposer, au contraire, à vivre et agir en disciple du Ressuscité, c’est-à-dire en homme libre ! Et ce n’est pas gagné. Puisque nous avons encore un peu de temps avant la libération, la question mérité d’être posée : La liberté, très bien, mais pour quoi faire ?, selon une formule que j’emprunte à Lénine et Bernanos1«La liberté, pour quoi faire ? C’est un beau titre, il n’y a pas à dire, et je l’avoue d’autant plus librement que ce n’est pas moi qui l’ai trouvé. La liberté, pour quoi faire ? c’est, vous le savez, une phrase célèbre de Lénine et elle exprime, avec un éclat et comme une lucidité terrible, cette espèce de désaffection cynique pour la liberté qui a déjà corrompu tant de consciences. La pire menace de la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre, − car qui se l’est laissé prendre peut toujours la reconquérir − c’est qu’on désapprenne de l’aimer, ou qu’on ne la comprenne plus.» G. Bernanos!

La liberté, pour quoi faire ?

Saint Paul répond à cette question en déclarant aux Galates (5, 1) :

« C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés.
Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage ».

Dans la bouche de Lénine, et de tous les dicateurs, la question était ironique. Elle contient, de tout évidence, sa réponse, qu’on a vu mise en oeuvre. Dans son esprit, cela signifie : «Reconnaissez, chers citoyens, que si l’Etat s’occupe bien de vous, finalement, la liberté n’est pas si nécessaire que cela. Elle peut même être pesante, voire dangereuse, non ? Pour vous éviter l’assistance respiratoire on vous met tranquillement en assistance cérébrale. On vous ouvre les vannes de Netflix, du porno et de la propagande officielle afin de vous tenir sagement en laisse. Gentils, couchés.  On vous vaccinera bientôt, en rangs deux par deux ! »

Dans celle de Bernanos et de saint Paul, tous deux disciples du Ressuscité, la question « LA LIBERTE POUR QUOI FAIRE ? » n’est pas une plaisterie ! Elle invite, tout au contraire, l’insurrection spirituelle. Elle oblige à réfléchir au bon usage de notre liberté, surtout s’il s’agit de la vraie, celle à laquelle la grâce de Jésus fait accéder. Si je regarde ma pauvre vie, en vérité, à quoi ma liberté est-elle employée, au fond ?

Détention provisoire… et profitable ?

Pourquoi ne pas profiter de cette prolongation de détention pour nous laisser vraiment visiter, instruire, consoler, affermir par le Ressuscité, pour recevoir son Esprit de vérité et de force en vue de la libération générale ?

Il y a quelques semaines, à l’occasion de l’Évangile de la résurrection de la Lazare, je vous disais que la vie chrétienne consistait essentiellement à ne pas rater sa sortie, à réussir sa mort… Je vous invite aujourd’hui à ne pas rater la sortie du confinement ! Si cela n’était pas si pénible, il serait presque amusant de constater qu’elle correspondra au décalage rapporter par récit de l’évangile, selon lequel la résurrection du Maître et le déconfinement spirituel des disciples à la Pentecôte sont effectivement décalés de quelques semaines.

Pour nous, il s’agira de réussir notre retour dans le monde, qui a grand besoin d’hommes ressuscités, affermis au contact du Seigneur qui est la Vie, renouvelés par la réception du Paraclet ! De profiter du confinement pour ressaisir les rênes de notre liberté, avec plus de détermination et ce, dans tous les domaines.

La vie paroissiale  vous a manqué ? La communion dominicale ? Vous vous êtes surpris à être nostalgique de la vie en Église ? Fort bien ! Cette épreuve pourrait vous voire revenir les manches relevées, plein d’allant : Me voici Seigneur, je viens faire ta volonté !

Du bon usage de la liberté

Allons-nous user de notre liberté pour nous mettre enfin au service du Royaume ? Les fidèles baptisés, dans leur pleine dignité de prêtre, de prophète et de roi !

Le confinement vous a fait découvrir le niveau scolaire de votre enfant ? Et voici qu’une inquiétude bien légitime vous a gagné… parce qu’en plus il est loin d’être le dernier de la classe et cela vous donne donc une idée du niveau général de l’instruction de la France de 2020 (confirmée par le classement Pisa chaque année) ? Peut-être allez vous faire quelque chose pour l’école et l’éducation ?

Le confinement vous aura donné d’entrapercevoir une certaine forme d’impotence et d’irresponsabilité politique ? Vous vous êtes mis à avoir honte de votre pays ou plus exactement de certains dirigeants ? Libre à vous de le penser. Mais ne vous vous contentez pas de vous indigner derrière votre écran et un pseudo : engagez-vous en politique ! On sera tous heureux de profiter de votre clairvoyance et de votre énergie !

Le confinement vous aura permis de redécouvrir votre femme ou votre époux ? «Qu´est-ce qu´il m´arrive? Aujourd’hui je suis amoureux de ma femme ?»… C’est excellent ! Se redécouvrir alliés dans l’épreuve et pour le meilleur ! Ou au contraire, commandez d’urgence le kit «Save Your Love Date» !

Je pourrais allonger la liste indéfiniment ; je vous laisse surtout le soin de la compléter. Nous pouvons appliquer le raisonnement à peu près à toutes les dimensions de l’existence que la lumière de la résurrection. Disons simplement qu’il faudrait que l’incantation « rien ne sera plus jamais comme avant » ne soit ni une parole journalistique, mondaine ou démagogique, ni un vœu pieu, mais affronte la question « LA LIBERTE POUR QUOI FAIRE ? » de façon courageuse !

Nous sommes le Corps du Christ

Par dessus tout, le Corps du Christ, tout à la fois eucharistique et ecclésial nous aura manqué, terriblement manqué ! Comment nous apprêtons nous à le retrouver, à pouvoir l’embrasser à nouveau, si je puis dire ? Puisque le Seigneur, notre Bien-Aimé, nous visite maintenant, chez nous, comme il le fit chez eux, les Apôtres, dans la splendeur de sa Résurrection… alors que nous n’avons même pas mis le bout du nez dehors…, disposons-nous à sortir du confinement en hommes nouveaux, dans la force de l’Esprit ! Du fin fond de nos sépulcres, nous voulons nous purifier des vieux serments pour devenir une pâte nouvelle…et donc nous interdire de sortir sans Lui, sans le Seigneur, sans Qui nous ne pouvons rien faire, sans Qui l’usage de notre liberté est vain (Jn 15, 5)

«Enfants de la femme libre» (sic : Ga 4, 31)

Décidons maintenant, personnellement, en famille, fraternellement et amicalement de ce que nous allons faire de cette liberté retrouvée… de ce que nous allons entreprendre pour servir le Royaume du Christ, dont nous sommes les fils et donc les héritiers.

Ce Royaume qui n’est pas de ce monde mais qui est dans ce monde…

Ce Royaume qui survit depuis plus de vingt siècles aux royaumes et aux républiques successives…

Ce Royaume qui n’est pas ce monde mais qui est le salut de ce monde…

Ce Royaume dont le Roi ressuscité ouvre les portes de la vie… à tous les sujets qui consentent à Le suivre dans la foi, l’espérance et l’amour…

Ce royaume dont nous sommes les fils libres… et qui n’est rien de moins que «le monde réconcilié» (Saint Augustin) et l’ébauche du Ciel !

Oui, apprêtons-nous à sortir de nos tombeaux, plus forts, plus vivants, plus libres, plus aimants et déterminés que jamais !

Jésus nous précède en Galilée.

Apprêtons-nous à sortir pour Le rejoindre et servir à ses côtés. Amen.

lectio

Actes 10, 34-43

Psaume 117

Corinthiens 5, 6-8

Jean 20, 1-9

AELF

Références

   [ + ]

1. «La liberté, pour quoi faire ? C'est un beau titre, il n'y a pas à dire, et je l'avoue d'autant plus librement que ce n'est pas moi qui l'ai trouvé. La liberté, pour quoi faire ? c'est, vous le savez, une phrase célèbre de Lénine et elle exprime, avec un éclat et comme une lucidité terrible, cette espèce de désaffection cynique pour la liberté qui a déjà corrompu tant de consciences. La pire menace de la liberté n'est pas qu'on se la laisse prendre, − car qui se l'est laissé prendre peut toujours la reconquérir − c'est qu'on désapprenne de l'aimer, ou qu'on ne la comprenne plus.» G. Bernanos
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2020-04-13T15:38:17+02:00