Divin respect

18 avril 2020 – II° Dimanche de Pâques



Certaines mélodies musicales, parmi lesquelles on compte des chefs d’œuvres, finissent parfois par être victimes de leur succès… À force d’avoir été utilisées dans des spots publicitaires ou pour nous faire patienter sur les standards téléphoniques, elles courent le risque de devenir insupportables ! J’entendais ainsi, l’autre jour, l’Ave Maria de Schubert transformé en sonnerie de portable ! Or, cette dénaturation regrettable se vérifie encore, quoique plus discrètement, avec certains mots de la langue française qui après avoir été employés dans toute prise de parole, finissent par perdre leur sens et leur saveur. Pour l’art comme pour la langue, si nous voulons éviter nous appauvrir, il faut retrouver le sens originel et l’interprétation authentique. À ce titre, je voudrais prendre la défense d’un terme démagogiquement surexploité ces dernières années et qui exprime pourtant une vérités importante de la Révélation. Une vérité qui est en quelque sorte la condition ou la première expression de la Miséricorde Divine que nous aimons célébrer en ce « dimanche de Saint Thomas ». Ce mot que je voudrais vous faire apprécier à nouveau est tout simplement celui de « respect ».

Son préfixe « re » traduit un mouvement de recul et « spect » vient du latin « specere », regarder…Respecter, c’est prendre le temps de regarder en faisant un petit pas en arrière. C’est contempler, aménager un espace suffisant pour apprécier. Ce terme me semble parfaitement approprié pour rendre compte de la manière de faire de Dieu, pour ne pas dire son «attitude». En effet, avant d’être infiniment aimable et digne d’être adoré par l’homme, la révélation biblique fait apparaître un Dieu infiniment respectueux de l’homme. Dans les récits des apparitions du Ressuscité que la liturgie nous a fait entendre cette semaine, le chose est frappante. Comment ne pas se laisser émouvoir par la délicatesse du Seigneur, par le respect avec lequel le Fils de Dieu s’adresse à ses disciples ! Jésus est le Respect en personne : le respect divin. Pour approcher de ce mystère, je vais recourir à deux affirmations qui me semblent éloquentes.


«  Dieu ne sait compter que jusqu’à un »

La première est attribuée à André Frossard : « Dieu ne sait compter que jusqu’à un ». Un telle déclaration mériterait la rédaction d’un livre entier ! En attendant, le fait que Jésus ailler chercher chaque disciple un par un l’illustre assez bien. Assurément, chacun compte à ses yeux! 1Même concernant Judas, je pense que la parole de Jésus « Il eût mieux valu pour cet homme là de ne pas naître » doit être comprise, il me semble, comme une profonde lamentation, tant il est vrai qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir vécu si c’est pour se damner. L’Amour dit toujours vrai (cf. 1 Co 13, 6)

Thomas n’était pas là la semaine dernière ? Jésus revient aujourd’hui, le dimanche suivant, pour s’occuper de lui ! Le Ressuscité s’emploie à réveiller ou à conforter la foi en s’y prenant différemment avec chacun de ses enfants.

À Marie de Magdala, qu’on imagine, avec la Tradition, belle et sensuelle, pour ne pas dire charnelle… Jésus invite à la distanciation sociale ! « Ne me touche pas » (Jn 20, 17)… n’est-ce pas une façon de l’aider à s’affranchir de ces contacts physiques fraternels si chers au monde oriental dont il faudra bientôt faire le deuil ou qu’il faut désormais assumer de façon plus sacramentelle, à travers l’Eucharistie et la vie de l’Église ?

Et tout au contraire, dans l’épisode que nous rapportons à l’instant, Jésus, de sa propre initiative, montre ses plaies aux disciples et la semaine suivante accède à la demande de Thomas de reconnaître en son corps les marques de la Passion. La pédagogie est adaptée à chacun !

On le verra aussi, de façon singulièrement différente, rejoindre les disciples d’Emmaüs dans leur quête intellectuelle, puis, à nouveau, les apôtres à la pêche ! Quant à la Vierge Marie, si l’Évangile n’en dit rien, comment douter un seul instant que Notre Dame n’ait pas été gratifiée d’une manifestation privée et cette visite, comblée de joie, comme nous le chantons dans le Regina Caeli ?

C’est un par un que le Ressuscité vient retrouver les siens !

Cette attitude définit bien le respect divin en premier lieu : le fait de considérer chaque personne comme si elle était seule au monde… que dis-je, parce qu’elle est unique au monde ! Je vous ai souvent rapporté la belle image que Saint François de Sales avait trouvée pour expliquer à ses Savoyards comment Dieu aimait chacune de ses créature d’une façon unique alors que nous sommes des milliards : «Regardez les prairies recouvertes de fleurs, sous le soleil du printemps ! Il serait inexact d’affirmer que telle ou telle fleur serait davantage illuminée et réchauffée par l’astre solaire si elle se trouvait seule au milieu des herbes. Le fait que nous soyons une multitude ne diminue en rien le caractère absolu de l’amour de Dieu qui ne nous aime pas moins que si nous étions le seul être humain de la création.»2«Le bien des choses mondaines est si chétif et vil, que quand l’un en jouit il faut que l’autre en soit privé ; et si l’amitié humaine est si courte et infirme, qu’à mesure qu’elle se communique aux uns elle s’affaiblit d’autant pour les autres : c’est pourquoi nous sommes jaloux et fâchés quand nous y avons des corrivaux et compagnons. Le cœur de Dieu est si abondant en amour, son bien est si fort infini, que tous le peuvent posséder sans qu’un chacun pour cela le possède moins, cette infinité de bonté ne pouvant être épuisée, quoiqu’elle remplisse tous les esprits de l’univers ; car après que tout en est comblé, son infinité lui demeure toujours entière, sans diminution quelconque. Le soleil ne regarde pas moins une rose avec mille millions d’autres fleurs que s’il ne regardait qu’elle seule ; et Dieu ne répand pas moins son amour sur une âme, encore qu’il en aime une infinité d’autres, que s’il n’aimait que celle-là seule, la force de sa dilection ne diminuant point pour la multitude des rayons qu’elle répand, ains demeurant toujours toute pleine de son immensité » François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, L.X, ch XIV..

Ce temps que prend Jésus à rapatrier chaque disciple au coeur de son Église, à rassembler un à un tous ses membres en un seul Corps, afin de l’envoyer bientôt oeuvrer dans la force de l’Esprit, est admirable ! S’Il le fait pour Thomas aujourd’hui, Il ne s’y emploie pas moins pour chacun d’entre nous en tenant compte de ce que nous sommes et de là où nous en sommes. Dieu ne sait compter que jusqu’à un. Chaque enfant compte pour lui autant que l’univers entier. Et cette affirmation fonde le respect chrétien et l’emploi, au singulier, du mot prochain.

«La porte du coeur humain ne s’ouvre que de l’intérieur »

Un deuxième trait remarquable se détache de cette scène. Il s’agit du magnifique paradoxe qui apparait dans le fait de surgir au milieu des disciples sans prendre la peine de frapper à la porte ni même de l’emprunter (ce qui pourrait sembler cavalier et même irrespectueux) et de se tenir, pour autant, au seuil d’une autre porte : le cœur de Thomas ! Ce qui me conduit à vous offrir une deuxième affirmation qui me semble appropriée pour caractériser le respect chrétien : Le cœur de l’homme est une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur3J’ignore à qui nous devons, exactement, cette parole de sagesse que j’imagine fort ancienne. Elle consonne, et pour cause, avec la citation attribuée au célèbre consultant américain Tom Peters « Le changement est une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur»..

Cette loi, Dieu la connait puisque qu’Il en est le créateur ; au sommet de son oeuvre, Il a doté l’être humain de liberté, laquelle s’exerce au plus au point dans le domaine spirituel. Le christianisme est ainsi la seule religion au monde à laquelle il est impossible d’adhérer malgré soi. Elle est intrinsèquement non-violente, fondamentalement libre.

Ici, Jésus pourrait « épater » Thomas, l’éblouir avec son corps glorieux, lui faire entendre des paroles décisives… mais Dieu, Qui en détient pourtant la clef comme personne4«Interior intimo meo» écrit Saint Augustin dans ses Confessions (III, VI, 11), n’a pas pour habitude de forcer la porte des âmes ! Il a conçu le cœur de l’homme comme une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur, que nul, sinon Thomas ne saurait ouvrir ! Le Seigneur l’exprime d’ailleurs poétiquement dans le Livre de l’Apocalypse : « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi ». (3, 17). Dieu toque et l’homme dispose.

En attendant que la porte s’ouvre, Jésus rejoint Thomas en ses atermoiements. À travers la porte, Il entend sa détresse et accède à sa prière. Notre Sauveur fait toujours ainsi. Patiemment, Il emprunte le chemin des hommes égarés, comme nous le verrons dimanche prochain avec les disciples d’Emmaüs. Nous le savons, cette sollicitude, le Verbe éternel l’accomplit d’abord, au plus haut point, dans le mystère de l’Incarnation et jusque dans son abaissement ultime et sa mort sur la Croix nous nous rejoindre au plus près, en nous  invitant sans nous contraindre.

Ici, ce n’est pas Jésus qui ouvre la porte du coeur de Thomas, mais Thomas, lui-même lorsqu’il s’écrie « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

À rebours de toute tentation manipulatoire, ce deuxième aspect du respect du Christ et donc du respect chrétien, est vraiment admirable. Dans sa sagesse et sa puissance, Jésus pourrait s’inviter dans l’esprit de Thomas comme dans la pièce où Il apparaît. Mais Il s’y refuse, car nous ne sommes pas ses marionnettes et bien davantage que ses serviteurs : Il nous appelle ses Amis et nous prie de Le rejoindre dans la foi et l’Amour vrai – librement.

Une signature chrétienne

La contemplation de la délicatesse de Dieu, l’immense respect dont Il fait preuve en chacune des visites de son Fils ressuscité est d’abord bouleversante. Malgré notre ingratitude et notre lenteur à croire, l’amour que Dieu nous manifeste est une affection pleine d’estime qui invite inlassablement ses enfants avancer avec confiance.

Enfin, cette façon divine d’entreprendre l’homme ne représente-t-elle pas une source d’inspiration inépuisable pour ses enfants ? Il est si facile et tentant, pour un malin ou un puissant, de s’arroger le droit de forcer la porte intime du cœur humain ! Apprenons de cette délicatesse du Seigneur ressuscité, de cette patience qu’Il déploie durant les sept semaines qui s’écoulent de la Résurrection à la Pentecôte, de la pédagogie dont Il fait montre pour rejoindre tout à chacun! Infiniment respectés par le Tout-Puissant, comment ne pas sentir le devoir de demeurer inconditionnellement respectueux envers toute personne ?

Oui, la puissance du Christ qui franchit les murs et se joue des lois de la nature, alliée à cette délicate façon de nous rejoindre sans rien forcer : voilà une bonne façon de saisir ce que signifie le respect chrétien qui n’est en rien passivité ou faiblesse devant les éléments et la conjoncture… mais emploi d’une belle énergie, celle de la grâce, que rien n’impressionne mais qui estime chacun.

Puissent les disciples que nous voulons être non seulement ne pas nous lasser d’admirer la patience du Maître ses manifestations glorieuses, mais L’imiter en son divin respect, fondement de la divine miséricorde. Amen.

lectio

Actes 2, 42-47

Psaume 117

1 Pierre 1, 3-9

Jean 20, 19-31

AELF

   [ + ]

1. Même concernant Judas, je pense que la parole de Jésus « Il eût mieux valu pour cet homme là de ne pas naître » doit être comprise, il me semble, comme une profonde lamentation, tant il est vrai qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir vécu si c’est pour se damner. L’Amour dit toujours vrai (cf. 1 Co 13, 6)
2. «Le bien des choses mondaines est si chétif et vil, que quand l’un en jouit il faut que l’autre en soit privé ; et si l’amitié humaine est si courte et infirme, qu’à mesure qu’elle se communique aux uns elle s’affaiblit d’autant pour les autres : c'est pourquoi nous sommes jaloux et fâchés quand nous y avons des corrivaux et compagnons. Le cœur de Dieu est si abondant en amour, son bien est si fort infini, que tous le peuvent posséder sans qu’un chacun pour cela le possède moins, cette infinité de bonté ne pouvant être épuisée, quoiqu’elle remplisse tous les esprits de l’univers ; car après que tout en est comblé, son infinité lui demeure toujours entière, sans diminution quelconque. Le soleil ne regarde pas moins une rose avec mille millions d’autres fleurs que s’il ne regardait qu’elle seule ; et Dieu ne répand pas moins son amour sur une âme, encore qu’il en aime une infinité d’autres, que s’il n’aimait que celle-là seule, la force de sa dilection ne diminuant point pour la multitude des rayons qu’elle répand, ains demeurant toujours toute pleine de son immensité » François de Sales, Traité de l'Amour de Dieu, L.X, ch XIV.
3. J'ignore à qui nous devons, exactement, cette parole de sagesse que j'imagine fort ancienne. Elle consonne, et pour cause, avec la citation attribuée au célèbre consultant américain Tom Peters « Le changement est une porte qui ne s'ouvre que de l'intérieur».
4. «Interior intimo meo» écrit Saint Augustin dans ses Confessions (III, VI, 11)
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2020-04-20T11:30:50+02:00