Pierre d’angle

10 mai 2020 – V° Dimanche de Pâques

La semaine dernière, le dimanche du Bon Pasteur fut l’occasion de méditer sur les vocations sacerdotales et de prier pour elles, qu’elles soient advenues ou à venir. Aujourd’hui, V° Dimanche de Pâques, l’Évangile et l’Épître me suggèrent de prolonger notre intercession pour les prêtres en faveur des évêques, notamment en tant que gardiens de la vraie foi. En effet, le mot même d’« évêque » vient d’ἐπίσκοπος qui signifie « veilleur » (σκοπος) mais avec une nuance de hauteur (ἐπί), ce qui donnerait plutôt surveillant ou, ce qui serait plus joli si ces mots existaient, surveilleur ou superveilleurs ? En effet, l’évêque est un prêtre chargé de regarder un peu plus loin et d’un peu plus loin, au profit de tous ; de faire en sorte que l’Église et chaque membre ne perde pas de vue le cap. En tant que successeurs des Apôtres, ils s’adressent tour à tour à la communauté et à la société dans son ensemble – pour laquelle ils demeurent des interlocuteurs privilégiés. Pour les chrétiens, ce ministère est vraiment précieux ; nous avons tôt fait d’être submergés ou distraits et avons besoin d’une parole d’autorité ! On pourrait dire qu’en instituant ces serviteurs des serviteurs, ces pasteurs des pasteurs, ces gardiens des gardiens, Dieu a voulu sécuriser son Église.

À la lumière de l’enseignement de l’évêque saint Pierre, je vois trois enjeux confiés à la vigilance de ces gardiens de la foi, mais confiés à toute l’Église1«Père, nous Te présentons ces offrandes en même temps pour ton serviteur notre Pape François, pour notre évêque Michel et tous ceux qui veillent fidèlement sur la foi catholique reçue des Apôtres.» dit le prêtre, au début de la Première Prière Eucharistique du Missel Romain., à tous les prêtres et tous les fidèles chargés de veiller sur le dépôt de la foi, comme sur le plus précieux des trésors.

L’illusion du «levain dans la pâte»

Pour saisir la portée de l’image de la pierre taillée que choisit et développe le premier pape dans son épître, faisons un détour par une parabole de Jésus qui me semble victime, depuis au moins un demi-siècle, d’un contresens aussi confortable que mortifère. Il s’agit du fameux levain dans la pâte que Jésus emploie pour désigner l’avènement du Royaume (cf. Mt 13, 33.

On a déduit de cette expression que les chrétiens devaient s’enfouir dans le monde comme une pincée de levure dans la farine, ce qui est vrai2L’interprétation de cette parabole dans le sens de la transformation du monde à partir de l’esprit est très ancienne, on la trouve par exemple chez Saint Jean Chrystostome. Elle est juste, mais c’est la mise en oeuvre dialectique qu’on a tiré de cette interprétation qui est fausse. L’Église est comme l’âme du monde et l’action des chrétiens est d’abord spirituelle, ne serait-ce que par l’influence exercée par la prière qui permet d’accueillir l’Esprit Saint ; mais on en est venu à déclarer que toute l’action chrétienne devait finalement se borner à essayer de transformer le monde existant, ce qui est faux.

La transformation du monde est assurément une mission de l’Église, mais pourquoi l’opposer au fait de produire la farine, de construire le monde ? Pourquoi formuler l’injonction de renoncer à produire la pâte ? Dans les années 60 à 80, cela a consisté à en finir avec les « œuvres propres » de l’Église, c’est-à-dire ces initiatives catholiques ouvertes à tous.  Prenons l’exemple des patronages : en quelques années, ces centres d’éducation chrétienne populaire qui émaillaient le territoire français à partir de milliers de paroisses ont soudainement disparu dans l’idée d’être plus efficaces en se rendant présent dans leurs imitations laïques, les centres aérés…. Renonçons à notre pâte pour mêler discrètement le levain de l’Évangile ! Le résultat a été catastrophique pour une raison que je qualifierais de chimique : le levain de l’Évangile ne prend pas dans toute farine ! Si vous mettez une pincée de levain dans une mesure de plâtre, cela ne va pas vous faire un bon pain. Les chrétiens sont mal inspirés lorsqu’ils se dispensent de faire et d’apporter la pâte et cet angélisme est paresseux.

L’image choisie par le chef des apôtres nous permet justement de dénoncer cette funeste interprétation. Il déclare tout au contraire que Jésus est la pierre angulaire qu’il importe de poser au fondement de toute chose, de toute œuvre, de tout initiative. «Agir en chrétien» dans le monde ne consiste pas à se frayer une place sur la pointe des pieds, à s’excuser d’exister, à demander la permission de prier ici ou là ! Bâtissons, en fournissant aussi la vraie matière, à commencer par la pierre initiale, le Christ. Assurément, c’est ce que Dieu veut, accomplir avec nous la promesse que Pierre (1 P 2, 6) rappelle (Is 28, 16):

Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celle qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte.

Illusion des entreprises de saupoudrage qui visent, soi-disant, à convoquer le Christ dans un second temps ! La foi n’est pas une cerise sur le catho, mais le tout du chrétien ! En développant cette image Pierre avait sans doute en tête le psaume 126 (Nisi Dominus« Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ». Jésus, pierre rejetée, corps mort… est saisi par le Père Qui, en Le ressuscitant, l’établit comme fondement de la vie et de la mission de l’Église. Il nous prie de faire de même. Croire, c’est fonder, oeuvrer, bâtir : « Celui qui croit en moi, dit Jésus, fera les œuvres que Je fais » et même de plus grandes, ajoute Jésus.

L’illusion d’une «dédicace magique»

Maintenant, si nous avons admis que sans Jésus nous ne pouvions rien faire (Jn 15, 5) et qu’avec Lui, « impossible n’est pas chrétien », un autre risque surgit. Celui de céder à l’illusion selon laquelle la nécessaire dédicace de nos œuvres, qui fait que nous avons posé Notre Seigneur Jésus-Christ comme pierre d’angle, assurerait une garantie de catholicité séculaire…

Voilà une chimère que dément l’Histoire de l’Église et surtout des communautés ecclésiales qui la composent ! On verra notre cathédrale Notre-Dame, œuvre d’Église consacrée au saint chrême… devenir sous la Révolution temple de la Raison et finalement spoliée. Certains rêveraient encore, d’ailleurs, d’en faire un beau musée : Merci les chrétiens d’avoir élaboré cette belle pâte, voilà un beau bénéfice pour la culture; oui, on vous laissera y célébrer une petite fête une fois de temps à autre, si vous y tenez…Ou dans un autre domaine : combien d’écoles, parées de l’épithète « catholique » (qui induit une naissance sur des fonts baptismaux) divulguent avec encore plus d’efficacité que les collèges de la République, « l’esprit du monde » ? Quelle naïveté que de croire que ce qualificatif est une garantie. Non, la dédicace initiale n’est pas un acte magique ! Comme la consécration baptismale, elle est un don qui s’entretien par le renouvellement des promesses et par une fidélité à la Parole de Dieu !

Un chrétien, non moins qu’une oeuvre chrétienne n’est « pierre vivante » que s’il consent, à partir du rite qui l’a fait passer des ténèbres à la lumière, à s’offrir selon un sacerdoce saint, par Jésus-Christ en sacrifice agréable à Dieu, écrit Saint Pierre ! Toute église, toute communauté, toute école, tout patronage, tout hôpital, toute initiative, toute institution, tout mouvement d’Église, ici bas, court le risque de passer de l’état de pierre vivante à celui de corps inerte si l’entretien de sa foi n’est pas activement assuré et cela, de la pierre angulaire à la clef de voûte ! Le fait de se dire vaguement ou solennellement catholique ne change rien ! Toute oeuvre inspirée peut expirer, devenir pierre morte. Et pierre morte, en passant, ne veut pas dire pierre moche : le monde  sait apprécie le patrimoine chrétien et même s’émouvoir lorsqu’il le voit partir en flammes.

Néanmoins, il n’est guère naturel de considérer que des pierres puissent être vivantes : il faut la sage folie d’un regard de foi, pour le saisir3Car Je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. Mt 3, 9 !  Aussi est-il vain d’en vouloir au monde d’ignorer la nature invisible de notre pierre angulaire, de ne voir en elle qu’un joli rocher taillé et poli. Employons plutôt notre énergie à défendre, coûte que coûte, la liberté de fonder, d’édifier et d’animer ; et dans le même temps, prévenons, empêchons et corrigeons le détournement ou la récupération des oeuvres sacrées, fondées sur le Roc, dans l’espoir que ce qui les a inspirées se laisse voir à ce qui ne voient pas encore… 

Il pourrait en effet arriver que la foi ait plus de chances de s’éveiller au contact des oeuvres qu’à celui de la Parole, comme l’enseigne Jésus : «Si vous ne croyez pas en Moi, croyez du moins à cause des oeuvres elles-mêmes» (Jn 14, 11) : il est donc nécessaire que la foin cesse de les animer.

Quelle vigilance tous les instants doivent exercer nos «surveillants» ! Tant à l’entour du bercail, pour veiller à ce que personne ne s’y introduise par effraction, qu’à l’intérieur, pour lui rappeler sa véritable mission.

L’illusion de la tranquillité

Enfin, même si la pierre d’angle est bien posée au début et qu’on prend garde de demeurer pierres vivantes, n’imaginons pas que l’édifice ne devra pas essuyer de tempêtes ! Au contraire, l’infidélité assure la tranquillité mais la fidélité a un prix. Mystérieusement, le fondement même qui représente un appui si solide pour les fils de Dieu en vient à constituer, pour les autres, « une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. » dit saint Pierre : « Ils tombent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole »

Plus encore, avoir choisi pour roc ce que le monde avait refoulé fait courir le risque béni de devenir nous-même objets de rebut, pierres rejetées. En ne formant qu’un seul corps, qu’un seul édifice, les pierres assemblées subissent le même sort que la Pierre d’Angle : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi » (Jn 15, 20)

Cet avertissement n’est pas destiné à nous démobiliser, mais à faire nôtre ce qu’on pourrait résumer par ces mots « Sans illusion, mais plein d’Espérance !». Si la persécution survenait, avec son lot de destructions (ou d’abandons), nous serions prêts à reprendre le chantier et à en ouvrir d’autres, comme nous le faisons depuis vingt siècles, au nom du Seigneur, inlassablement débiteurs de son amour et au servir de son dessein. J’aime beaucoup ce proverbe rwandais qui souligne le douce détermination divine :

« Quand le diable jette des pierres contre l’Église, les anges les ramassent pour continuer la construction. »

Le Chemin, la Vérité et la Vie

Frères et Soeurs bien aimés, dans tous ces combats, les épiscopes se trouvent particulièrement exposés : devant les pouvois publics en tant qu’autorités officielles de l’Église, au service des fidèles en tant que pères dans la foi. Intercéder en leur faveur représente donc un investissement très rentable, qui profite à tous !

Avec eux, soyons attentifs à chasser ces trois illusions que l’image de la Pierre Angulaire contrecarre :

– D’abord, cette erreur qui consiste à oublier de construire nous-mêmes nos oeuvres, en posant la première pierre. Confessons que Jésus est la VIE sans laquelle rien ne fut et ne sera jamais ! Proclamons que ce qui n’est pas fondé en Dieu est vain.

– Ensuite, cette insouciance qui laisse croire que toute pierre bénie un jour reste vivante à jamais. Souvenons-nous humblement que Jésus nous rappeler qu’il était le CHEMIN, autrement dit que nous devions veiller à le suivre continûment, à le prendre et le reprendre. N’oublions jamais que ce qui fut fondé en Dieu doit demeurer en Lui.

– Enfin, cette chimère qui voudrait faire l’économie de la Croix. Jésus est la VÉRITÉ, celle qui donne la joie et la liberté, mais aussi celle qui suscite la haine : mettons-nous humblement à son service, sans donner de leçon mais seulement la Parole du salut et le témoignage des oeuvres. N’ayons pas peur d’affronter la contradiction et ne confondons pas la tranquillité avec la paix du Christ.

À l’approche de la Pentecôte, prions pour que nos évêques soient gardés dans la vraie foi et nous affermissent sans cesse en elle.

Pour qu’ils veillent avec amour et confiance sur le troupeau que Dieu leur a confié…

et puissent compter sur leurs prêtres comme autant de chiens de bergers ! Amen.

lectio

Actes 6, 1-7

Psaume 32

1 Pierre 2, 4-9

Jean 14, 1-12

AELF

Références

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1. «Père, nous Te présentons ces offrandes en même temps pour ton serviteur notre Pape François, pour notre évêque Michel et tous ceux qui veillent fidèlement sur la foi catholique reçue des Apôtres.» dit le prêtre, au début de la Première Prière Eucharistique du Missel Romain.
2. L'interprétation de cette parabole dans le sens de la transformation du monde à partir de l'esprit est très ancienne, on la trouve par exemple chez Saint Jean Chrystostome. Elle est juste, mais c'est la mise en oeuvre dialectique qu'on a tiré de cette interprétation qui est fausse. L'Église est comme l'âme du monde et l'action des chrétiens est d'abord spirituelle, ne serait-ce que par l'influence exercée par la prière qui permet d'accueillir l'Esprit Saint
3. Car Je vous dis que Dieu peut, des pierres que voici, faire surgir des enfants à Abraham. Mt 3, 9
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2020-05-10T15:47:02+01:00