Du fondement de l’indulgence

13 IX 2020 – XXIV° Dimanche

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La parabole que nous venons d’entendre à l’instant exprime une recommandation que Jésus n’aura cessé de nous faire entendre durant son ministère. Elle culmine dans le cri et le silence de la croix qui l’accomplit : «Aimez sans mesure, aimez jusqu’à vos ennemis, donnez et pardonnez, faites miséricorde !» À elle seule, cette injonction à aimer inconditionnellement illustre l’originalité de la révélation chrétienne et nous oblige donc « gravement ».

Aussi, pour ne pas nous laisser tant bien que mal, de la mettre en œuvre, il ne faudrait pas nous lasser de l’entendre. Pour autant, gardons-nous de céder à une forme de volontarisme sur la façon de faire et d’abord de simplisme dans la façon de comprendre ce commandement suprême. Osons poser cette question toute simple :

Au fond, pourquoi faudrait-il pardonner inconditionnellement ?

Nous avons bien compris qu’il le fallait. Mais nous ne nous interdisons pas de demander : pourquoi ? En effet, Cette façon d’aimer qui confine à l’aveuglement n’est-elle pas irrationnelle ? Peut-on discerner une sagesse dans cette folie évangélique ? Sentir que c’est là ce que Dieu veut et admirer la miséricordieuse geste des saints au cours de l’Histoire du salut ne nous dispense pas de réfléchir aux fondements de l’amour qui pardonne. L’amoureux qui convoque les motifs de son amour déclaré n’est pas moins romantique. En aimant de tout son cœur, nous ne voulons pas fermer les yeux mais les ouvrir plus que jamais.

Alors osons la question, et surtout la réponse que la parole de Dieu nous offre en ce XXIV° Dimanche…

La réponse évidente de la parabole

La réponse essentielle et évidente est d’abord fournie par la parabole (Mt 18, 21-35) : il s’agit de se souvenir qu’une dette incommensurable nous a déjà été remise, sur la Croix. Le baptême représente une annulation unilatérale de la dette qui pesait nativement sur nos épaules, une remise de ce surendettement originel que nos péchés personnels peuvent alourdir encore. Et plus qu’un allègement, le baptême nous fait passer de l’état de débiteurs malheureux à celui d’héritiers bienheureux, d’éternels créditeurs, de « rentiers » dira le Curé d’Ars. Un chrétien est un enfant doté, gâté ! C’est pourquoi saint Paul nous recommandera de ne pas faire n’importe quoi de la liberté que cet héritage nous octroie. N’en tire par prétexte pour satisfaire l’égoïsme de ta chair : si tu es riche, tu dois d’autant plus partager. Et surtout n’oublie pas de faire miséricorde puisque tu as été miséricordié. Remets parce qu’on t’a d’abord remis ! Ne t’en remets jamais d’avoir été remis !

Frères et Sœurs bien-aimés, ce premier motif nous suffit bien. Il est beau, simple et vrai.

Mais permettez-moi d’ajouter un second motif, discrètement désigné par la parole de Dieu de ce dimanche, dans la première lecture.

Une discrète (mais excellente) raison de pardonner

Dans la Première Alliance, Ben Sira le Sage sous l’inspiration de l’Esprit de Vérité, commence par nous inviter à renoncer à la haine et la rancune (Si 27, 30 sq.). Sans espérer l’effacement total de la dette que le sacrifice du Messie réalisera, ni même le deviner à la façon du prophète Isaïe, ce sage estime que le fait d’être Israëlite le dote joliment ; qu’être dépositaire de la Loi l’invite à considérer le jugement personnel avec crainte et donc agir humblement. Disons, plutôt faire miséricorde en vue de la miséricorde et non en conséquence, ce qui sera l’accent dominant de la Nouvelle Alliance. Voilà déjà une considération magnifique.

Mais je voudrais souligner ce qu’exprime en passant le verset 7 du chapitre 28, qui conclut l’extrait que la liturgie nous fait entendre :

« Pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas »

Voilà une affirmation plus précise et originale, surtout si nous la lisons dans la lumière pascale… Jésus a tout remis sur la Croix par Amour. Mais ne peut-on pas préciser, en effet, comme l’une de ses dernière paroles nous permet de l’affirmer, qu’Il a trouvé la force d’aimer en se fondant sur la conviction que nous ne savions pas : « Père, pardonne-leur, il ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Dans le même sens, saint Paul écrira aux Corinthiens que si les chefs de ce monde avait décelé la sagesse, ils n’auraient pas crucifié le seigneur de gloire (1 Co 2, 8) !

Frères et Soeurs bien-aimés, comme moi, vous avez peut-être du mal à aimer ? À pardonner ? Vous vous lassez de remettre les dettes ? Alors, oui, comme nous l’enseigne la parabole, on peut d’abord se souvenir de ce qui nous a déjà été remis au baptême et de ce qui nous sera ou non remis : ce double motif est largement suffisant ! Mais on peut encore, comme Dieu nous y invite discrètement, concevoir que celui qui accomplit le mal d’une façon ou d’une autre, ne sait pas. N’a jamais su. A oublié. Ne sait pas encore.

Peut-être ne sait-il pas en vertu d’une coupable ignorance ? Ou d’une stupidité native qui l’innocente ? Peut-être que son éducation ou son histoire ont compromis sa prise de conscience de la bonne nouvelle du salut et de l’Amour ? On peut être intelligent mais grandir dans une famille dysfonctionelle ou avoir été nourri au biberon d’une religion abrutissante ? Avoir été décérébré par l’exposition quotidienne aux écrans… que sais-je ! Et qu’importe aussi : qu’on soit né dans l’ignorance ou qu’on nous ai acculé à ignorer la vérité le résultat est le même : il ne trouve qu’on ne sait pas, qu’on ne comprend pas, qu’on demeure dans l’ignorance de «l’Alliance du Très-Haut», de cette vérité qui change tout.

Au fond, je ne peux que plaindre une personne d’ignorer, de ne pas voir. De ne pas savoir. De ne pas comprendre. D’être empêché de bien juger. À l’école de Jésus, je dois plaindre mon prochain, quand bien même il est en train de transpercer mes mains pour les fixer sur une croix.

C’est en le plaignant d’ignorer que je parviendrai peut-être à l’aimer. Et cela fonde l’indulgence.

Or, ce motif que nous découvre la miséricorde est très rationnel. On est loin d’une idée romantique appelant à un héroïsme sans fondement. L’héroïsme des saints se fonde sur une prise de conscience très éclairée de l’enténèbrement du monde et déclare, en actes et en vérité, qu’il est inutile d’en vouloir à celui qui ne sait pas !

Un beau motif pour la mission

Ajoutons, pour finir, que si l’ignorance toujours possible est un motif de la miséricorde, elle le reste non moins de la mission ! Conscient que la méconnaissance du visage du vrai Dieu et du vrai Visage de Dieu est à l’origine de nombreux maux et demeure la cause de perditions irréversibles, les chrétiens ne peuvent pas vivre sans brûler du désir de libérer de l’ignorance leurs frères et sœurs en humanité ! Sans vouloir de tout coeur leur indiquer la Vérité qui resplendit sur le visage de notre Seigneur Jésus-Christ, sans oeuvrer à la révélation du regard miséricordieux qu’Il pose sur chaque homme et sans annoncer la bonne nouvelle de l’effacement de la dette dont ils pourraient bénéficier…

pourvu qu’ils se laissent entraîner à leur tour dans cette cascade de pardon…

dans laquelle, plaise à Dieu, nous voudrions toujours barbotter…

de laquelle nous ne voudrions jamais sortir…

puisqu’elle nous précipite vers le salut…

vers cet océan d’amour infini où il nous tarde de parvenir enfin,

un jour et pour toujours. Amen.

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