De quoi avons-nous peur ?

01 XI 2020 – Toussaint

Une fois n’est pas coutume, permettez-moi de commencer avec souvenir personnel…

J’ai une douzaine d’années et je suis « monté aux scouts » comme on dit, c’est-à-dire que j’ai quitté la meute des louveteaux et que j’ai rejoint les «grands» à la troupe. C’est le premier week-end de l’année, à l’automne. La nuit est tombée, nous sommes tous rassemblés autour du feu pour chanter. J’entends pour la première fois un vieux chant vendéen qui fait visiblement partie des classiques et qui colle parfaitement avec le cadre de cette nuit impressionnante qui nous enveloppe alors. Inspiré par la foi, dans le contexte des persécutions et du terrorisme des troupes révolutionnaires, le refrain demande « Les Bleus sont là, le canon gronde, dites les gars, avez-vous peur ? » ce que à quoi les preux résistants répondent « Nous n’avons qu’une peur au monde, c’est d’offenser notre Seigneur ! »

Une déclaration simple, mais magnifique et dont il me semble saisir la portée.  Qu’il est juste et bon d’évoquer, au milieu de la nuit sombre, la seule peur qui vaille ! Qu’il est salutaire de  l’apprendre à de jeune garçons. Oui, la seule peur légitime, pour un vrai soldat du Christ, est celle d’offenser Dieu ! Je comprends alors que les nombreux encouragements de Jésus à ne pas avoir peur ne sont pas contradictoires avec ses invitations insistantes à veiller avec crainte. Je découvre le sens du courage chrétien, indissociable de la foi, qui fait qu’une frêle fillette peut se montrer plus virile que le plus solide des gaillards. Comme souvent, si l’Évangile bouleverse le monde, c’est pour le remettre à l’endroit !

En effet, le courage est une des marques de la sainteté. Tous les saints, sans exception, sont animés d’une forme singulière de bravoure que les théologiens appellent « l’héroïsme des vertus ». Une force d’âme qui domine leur personnalité mais qui s’avère paradoxalement fondée sur une la crainte de déplaire à Dieu, peur chrétienne que confessaient humblement les contrerévolutionnaires et que nous chantons à leur suite, pour nous rassurer au coin du feu comme à la lumière de la vérité

Je voudrais vous faire toucher à ce ressort de la sainteté, le courage, qui représente une condition de la vraie liberté. La sainteté, en réalité, est un autre mot pour dire la liberté. Nul n’est plus libre qu’un saint ! Nul n’est plus libre que celui qui s’est affranchi de l’esclavage des peurs mondaines et relatives et qui ne craint plus que « d’offenser notre Seigneur » par la désobéissance et le péché.

La liberté des saints

Pour le dire en un mot, si tu veux devenir un saint, il te faut renoncer à mille peurs et n’en admettre qu’une : celle que provoque la Révélation divine prise au sérieux ! Quand je dis mille peurs, je songe aux très nombreuses menaces que le climat anxiogène ne cesse d’agiter…

À bien y réfléchir, la liste est interminable : la peur de la mort, la peur de souffrir, la peur de manquer… la peur de l’islamisme, la peur de la Covid, la peur du déshonneur, de la solitude, du regard des autres. Et j’en oublie : la peur du cancer du sein ou de la prostate, du réchauffement climatique et du harcèlement, de l’obésité, des accidents de la route, de la dépression et du gluten. La peur de son ombre. De son passé. De son histoire. De son avenir…

Autant de peurs avivées à grand renfort d’annonce qui s’emploient à détrôner le Seigneur dans notre cœur de baptisé ! Qui induisent qu’il y a quelque chose de plus important que Lui ! Qui nous détournent de la seule « peur au monde » que tout fidèle un tant soit peu éveillé devrait éprouver. Non la peur de la mort commune, bien entendu, mais de la « seconde mort » dont parle saint Jean (Ap 20, 14) : la peur de manquer le bonheur éternel.

Le courage d’avoir peur

Il faudrait, en somme, avoir « le courage d’avoir peur » pour reprendre le titre d’un fameux petit traité (P. M-D Molinié). Éprouver cette peur fondée, suffirait à dissoudre toutes les peurs imaginaires (ou du moins exagérées) que produit notre siècle affolé.

Dans le langage symbolique du Livre de l’Apocalypse, « offenser notre Seigneur» est faire peu de cas de la robe blanche dont Jésus nous a revêtus au jour de notre baptême. Elle représente le don de la grâce de notre rachat, qui peut avoir été abandonnée par le péché mortel, comme le dit la parabole du festin nuptial (Mt 22, 1-14) ou souillée par le péché véniel. Cette robe, nous sommes universellement appelés à la purifier dans le Sang de l’Agneau, à force d’aller-retours au confessionnal, de prière, d’actes de charité, de communions eucharistiques. Tel est l’appel commun à la sainteté ! Le temps de notre vie est celui d’une conversion. La grande épreuve consiste d’abord en un grand lavage !

L’ambition de réjouir le Coeur de Dieu

Rassurez-vous la formule « peur d’offenser notre Seigneur » que certains ne manqueront pas de trouver surannée,  pourra être être traduite de façon positive. Elle traduit en effet, en creux, l’ambition de réjouir le Coeur du Seigneur. Mais tout de même, la joie de Dieu, avant toute initiative consiste à nous faire miséricorde ! À nous donner l’occasion de laver notre robe dans le Sang de l’Agneau, son Fils livré pour notre salut. Et quand on aime quelqu’un, on a qu’une peur au monde, c’est de l’offenser. On peut dire que travailler au bonheur de Dieu commence parle fait de vivre selon son bon plaisir en interdisant à toute autre inquiétude de ravir cette attention.

Le tri dans les placards

Je vous invite donc à faire le tri et d’abord l’inventaire de vos peurs. Profitez du confinement pour faire de la place dans votre espace intérieur… pas pour remplir les placards de nouvelles peurs !

La terreur islamiste, méthodologie d’une religion qui n’étant pas pas vraie, a besoin de faire peur pour s’imposer ne génère pas seulement un climat angoissant : elle profite d’abord des angoisses que l’Occident sécrète lui-même chaque jour. Inquiétudes qui ont pour conséquence d’affaiblir ses enfants. Soljénistine voyait dans « Déclin du courage » la marque d’un monde déchristianisé. Les moins divines de religions, comme celle qui exhorte à poignarder des innocents, tirent partie de la dévitalisation de l’Europe.

Le plus grand rempart à la barbarie c’est la sainteté chrétienne et la force d’âme qui l’inspire ! C’est le radicalisme de la foi, de l’espérance et de la charité. Le radicalisme chrétien ne suscite pas des terroristes mais au contraire le meilleur de ce qui n’a jamais été vécu dans l’histoire des hommes : la sainteté évangélique, le rayonnement d’hommes et de femmes embrasés d’amour pour Dieu et les autres !

Et ce qui facilite la progression de la barbarie, c’est cet amollissement des hommes qui étouffent sous des mètres de bandage de protection… au point de ne plus pouvoir respirer et donc penser. On ne saurait nier le fait que l’islamisme ajoute à la peur. Mais comprenons qu’il profite d’abord de l’hébétude généralisée ! La maison semble inhabitée, les portes laissées ouvertes. En réalité, leurs propriétaires sont bien là, mais collés à leur écrans, à la fois pour se distraire et se rassurer d’un monde angoissant. Et ils ne s’aperçoivent pas du pillage. Qui parle de conquête des Barbares ? C’est une livraison !

Où sont les gardiens, les veilleurs, les intendants des mystères sacrés ? Les héritiers ? Les fils ?   Ceux qui pour rien au monde ne voudraient décevoir le Maître qui leur a confié la maison ? Qui préféraient la mort à la trahison ? Qui voudraient vivre en digne serviteurs du Dieu unique et trois fois saint ?

Le témoignage de Simone et des autres

Je pense à Simone, cette jeune mère de famille niçoise, mère de trois enfants. Elle était venue prier dans cette église avant d’aller au travail, comme elle en avait l’habitude. Elle veillait. Elle ne se disait pas « c’est plus prudent, je vais regarder la messe à la télé », « on ne sait jamais, c’est dangereux d’être chrétien par les temps qui courent… ». Elle incarne, par ce geste discret, le courage ordinaire de bien des femmes grâce auxquelles l’Église tient.

Tout le monde connaît les derniers mots qui furent recueillis sur ses lèvres avant d’expirer : « Dites à mes enfants que je les aime ». À l’instant où elle prend conscience que c’est, pour elle, la fin, elle décide de regarder la vie à venir. Elle aurait pu dire, en effet : Dites-leur que je les ai aimés, s’exprimer au passé. Elle espère intuitivement continuer à vivre, avec tous les saints. Elle ose dire Je les aime…. Je vais continuer à les aimer. Peut-être même serai-je une mère plus attentive et aimante que jamais, depuis ce Ciel qui m’attend. Je l’entrevois… je suis tuée en haine du Christ, mais je crois que mon Sauveur me justifiera ! 

Quelle leçon de courage, mes amis !

En célébrant tous les saints du Ciel, je vous propose non seulement de rendre hommage au courage chrétien, mais de le faire nôtre, tant qu’à faire !

Ce courage est fondé sur la détermination à n’avoir qu’une seule peur au monde, la seule qui le mérite ! La peur de manquer à l’appel à aimer….  de manquer à l’appel, tout simplement. Une peur d’offenser Dieu qui est, je le précise en passant, tout le contraire de cette peur de Dieu prêchée par de fausses révélations. La crainte chrétienne, c’est la crainte filiale. Celle d’un enfant qui voudrait se montrer le moins indigne possible de l’amour dont il se sait éperdument aimé ! Celui que les paroles et les gestes de Jésus-Christ, et au plus au point son offrande sur la Croix, lui ont fait saisir.

Les saints sont toujours des personnes déterminées. Déterminées à gravie la montagne du Seigneur sans se laisser impression, comme nous l’avons chanté avec le psaume 23 :

Qui peut gravir la montagne du Seigneur
et se tenir dans le lieu saint ?

L’homme au cœur pur, aux mains innocentes,
qui ne livre pas son âme aux idoles.

Avec eux, avançons sans peur ! Entendons leurs encouragements, depuis le Ciel ! Imitons-les ! Ils n’ont pas livré leurs âmes aux idoles… à l’idole du principe de précaution… à l’idole de la sécurité… à l’idole du conformisme… à l’idole des droits… à l’idole de la santé… : ils ont livré leur âme à Dieu et ce faisant ont gravi la montagne en toute liberté.

Le monde n’a pas remarqué leur ascension parce que le monde ne connaît pas Dieu, nous expliquait saint Jean (1 Jn 3, 1-3) ! N’en voulons pas au monde de se tromper de peur et de ne pas savoir discerner les vrais héros, a véritable bravoure. Il ne connaît pas Dieu et n’a pas idée de l’éternité.

Chant final

J’ai commencé par évoquer le souvenir d’un vieux chant vendéen dont le refrain « nous n’avons qu’une peur au monde, c’est d’offenser notre Seigneur » pourrait être mis sur les lèvres de tous les saints et bienheureux de l’Histoire du Salut !

Mais il est un chant plus riche, qu’on peut considérer comme la charte de la sainteté, que tous les saints ont célébré par leur vie : ces Béatitudes énoncées par le Christ sur la montagne et que nous venons d’entendre à l’instant. Elles traduisent dans le détail l’insolente liberté avec laquelle les hommes et les femmes qui n’appartiennent qu’à Dieu ont progressé en ce monde.

Au Ciel encore, peut-être le chantent-ils, dans l’action de grâce d’une vie réussie qui devrait nous inspirer ? On pourrait imaginer, il me semble, chaque saint reprenant à son compte les béatitudes, une à une….

Je n’ai pas eu peur de la pauvreté,
car elle m’a obtenu de faire de la place pour acquérir le Royaume que je foule à jamais !

Je n’ai pas eu peur de pleurer
car je croyais que mes larmes, mêlées au Sang de l’Agneau, laveraient ma robe ce qu’elle firent !

Je n’ai pas eu peur de la haine,
car j’ai cru que la douceur et le miséricorde me feraient immédiatement hériter de la terre promise où je suis !

Je n’ai pas eu peur de l’injustice
et je l’ai combattue inlassablement, dans l’attente du Jugement !

Je n’ai pas eu peur du déshonneur,
convaincu qu’en gardant mon cœur pur, je verrai Dieu que je contemple désormais pour mon plus grand bonheur !
Je n’ai pas eu peur des persécutions,
car je savais que c’était le Seigneur vivant qu’ils cherchaient à faire mourir au fond de moi,
et je savais que le Ressuscité ne mourrait plus jamais…
et qu’en mourant en Lui…
avec Lui je ressusciterai !
Amen.

lectio

Apocalypse 7, 2-14

Psaume 23

1 Jean 3, 1-3

Matthieu 5, 1-12

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