Depuis la fenêtre

29 XI 2020 – Premier Dimanche de l’Avent

Lectio

Isaïe 63, 16 – 64, 7

Psaume 79

1 Corinthiens 1, 3-9

Marc 13, 33-37

« Ce que je vous dis-là, je le dis à tous, veillez ! »

« à tous ! » précise le Seigneur, ce qui signifie que l’injonction ne concerne pas seulement ses auditeurs immédiats (les disciples rassemblés autour de Lui), mais tous les hommes. Autrement dit, l’appel à veiller ne s’adresse à une catégorie particulière d’hommes ou de femmes, ne relève pas d’une spécialité confiée par quelques ordres d’élite, comme le Carmel ou la Chartreuse ! En nous recommandant à tous de veiller, Jésus indique qu’il s’agit d’une vocation universelle – donc identifiable à la sainteté – ce qui n’empêche pas de décliner cette mission commune en des tâches particulières, le Maître ayant « fixé à chacun son travail » ! La maison de la parabole représente l’humanité entière, la « maison commune »  comme aime à dire le Pape François, où tout le monde est sensé vivre et travailler.

Avant de revenir sur cette image, choisie par Jésus, je voudrais relever combien la prophétie d’Isaïe peut nous aider à comprendre la situation dans laquelle se trouvent les habitants de la maison, dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Le point sur la situation

Ne vous est-il jamais arrivé de gémir à la façon d’Isaïe ? Du moins, de vous laisser aller à penser comme lui ? Je trouve son exclamation vraiment touchante : « Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? »

« Pourquoi, Seigneur est-il si facile, pour moi, de te désobéir ? Pourquoi sommes-nous, à l’échelle d’une nation entière, si insolents et méprisants à ton égard ? »

« Reviens, à cause de tes serviteurs… Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face ! »

« Ce qui serait plus simple Seigneur, c’est que Tu nous fasses vraiment voir ton visage, vraiment entendre ta voix… et là, cela ne rigolerait plus ! On ne ferait plus les malins. On se mettrait à genoux et on se frapperait la poitrine sur le champ pour implorer ta miséricorde ! On arrêterait de se moquer de Toi en vivant n’importe comment ! On n’errerait plus hors de tes chemins, comme dit ton prophète, on Te craindrait et on T’aimerait enfin ! »

Isaïe ne pouvait imaginer de quelle façon Dieu montrerait sa face, quelques siècles après lui ! Comment deviner qu’avant son apparition apocalyptique de la fin des temps, le Seigneur dévoilerait discrètement son visage au cours du temps, dans le mystère de son Incarnation. À la différence d’Isaïe, nous vivons entre les deux apparitions historiques de Dieu. En vertu de quoi nous serions inspirés d’admettre que la prochaine, qui sera l’ultime, ne nous laissera pas le temps de changer de chemise pour avoir l’air présentable ! De comprendre que tout se joue ici et maintenant, depuis la maison où nous demeurons.

Plus qu’instruits, nous sommes postés : « Il a confié à chacun son poste » et à tous le soin de veiller ! Il l’a fait au cours de sa vie terrestre avant de se soustraire à notre regard, avec le danger qu’induit cette apparent départ en voyage.

Un aller-retour fatal ?

C’est la scène commune d’une salle de classe dont s’absente subitement un professeur pendant quelques minutes… nous l’avons tous vécue. Des minutes fatidiques où le bazar confine à la révolte et où la révolte pourrait se muer en révolution anarchique ! Après avoir rigolé avec tout le monde parce qu’on avait bien envie de se détendre aussi, on commence à se dire qu’il serait tout de même temps que le Maître revienne… parce qu’il n’y aura bientôt plus de salles de classes… plus d’élève non plus… plus d’école d’ailleurs ! On regarde avec fébrilité du côté de l’encadrement de la porte…

Mais précisément, si Dieu nous avertit du caractère imprévisible de sa prochaine apparition, celle-ci contraste avec le soin qu’Il mit à préparer ses disciples à son départ, lors de sa première venue. Il n’y a qu’à voir la longueur des instructions de la sainte Cène, rapportées par l’évangéliste saint Jean – et qu’illustre si joliment le tableau absidial du Cœur eucharistique – pour s’en convaincre ! Surtout, Il n’a pas voulu nous laisser dans l’ignorance de la conduite à tenir pendant qu’Il s’absenterait ou plus exactement qu’Il nous serait plus mystérieusement présent. On pourrait dire que la méthode pédagogique du divin Maître est celle que les éducateurs l’appellent l’autodiscipline : « Mes chers enfants, j’ai confiance à en vous. Travaillez sagement pendant que je m’absente. Chacun à sa table. Et quand je reviendrai, personne ne roupillera sur son bureau ! Tenez-vous bien, que personne ne moleste ou ne se rapproche trop de son voisin. À tout à l’heure…! ».

En un mot

Mais revenons à la parabole que nous offre Jésus au lieu d’en inventer une autre ! En prenant le temps de se la représenter, il me semble légitime d’imaginer que le Maître ait dû rassembler tout le personnel de la maison avant le quitté. Qu’ Il ait souhaité rejoindre tous ses hôtes, chargeant peut-être certains de transmettre le message à tous, comme Il fait avec son Église, la priant d’aller dans toues les nations, à tous les étages et dans tous les recoins de l’unique maison, en somme. Le Maître aurait dit, par exemple : « Je vous confie la maison, Je vous donne tout pouvoir, toute liberté, pleine responsabilité aussi… » et aurait résumé d’un seul mot la mission commune à tous, celle qu’accomplissent les diverses fonctions accomplies par chacun, (quel que soit son poste dans la maison, quel que soit son rôle ici bas), d’un mot qui est un ordre : VEILLEZ !

Que recouvre cette injonction, au fond ? Il me semble que cette activité ou plutôt cette attitude regarde deux objectifs distincts, deux directions étroitement unies : Dieu et l’humanité !

« Veiller Dieu »

Veiller, c’est d’abord regarder vers Dieu. Depuis que le Maître a quitté la Maison, des hommes ne cessent pas de regarder l’horizon où Il l’ont vu disparaître. En tant que Chrétien, si je scrute l’horizon, c’est animé de la certitude que mon Sauveur y réapparaîtra, car Il est vivant et Il reviendra. En attendant son retour, je rends témoignage à Dieu que je L’attends. Ce témoignage rendu à Dieu, cette façon de veiller Dieu s’appelle la prière « élan du cœur, un simple regard jeté vers le ciel, un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie » comme l’écrivait si joliment Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Un regard doublé d’un dialogue : à la radio le Maître s’assure que le veilleur est à son poste… et le veilleur que le Maître est bien là ! Miracle de la Parole qui franchit le temps depuis l’éternité !

« Réveiller au Nom de Dieu »

Veiller, c’est ensuite regarder vers la maison que Dieu nous a confiée. La maison et plus exactement la communauté qui l’habite, l’humanité dont je suis le contemporain. Chacun a le devoir de veiller sur chacun, de témoigner à chacun de la nécessité d’être à son poste, prêt à accueillir le retour du Maître ! C’est le témoignage rendu aux hommes du sens de notre présence commune, ici. Être en mission, c’est éveiller ceux qui ne savaient pas ce que nous avions à faire dans cette maison… et réveiller ceux qui l’avaient oublié !

Chers Amis, nous veillons donc simultanément depuis la fenêtre sur l’horizon divin, par la prière (témoignage rendu à Dieu) et dans la maison, en circulant partout, sur chaque personne que nous rencontrons. Deux yeux : un œil pour chaque veille ? Un pour l’horizon, un pour la maison ? Mais un seul regard !

La super-veille liturgique

Cette représentation des choses, qui est celle de notre situation chrétienne dans le monde, me donne l’occasion, pour finir, de souligner le sens que les catholiques confèrent à la sainte Liturgie. C’est dans l’acte du culte public que se réalise, de façon éminente, le double témoignage rendu à Dieu et aux hommes, cette « double veille » ! Dans la célébration des prières communes, je rends simultanément témoignage à Dieu et aux hommes et c’est bien ce que Dieu veut. Nous retrouver, comme nous le faisons enfin, n’est pas une option ou un bonus souhaitable, c’est une nécessité en laquelle s’accomplit la religion du Verbe Incarné – Verbe que l’on vit d’ailleurs aller venir dans le Temps et se retirer dans la solitude, preuve que la prière personnelle se nourrit du culte public, comme le témoignage privé se nourrit de la parole de l’Église.

En attendant le Retour du Maître

En attendant le retour du Maître, veillons ! Veillons Dieu et veillons sur sa Maison ! Pour peu que nous ayons saisi le sens de notre présence ici-bas et admis que l’Histoire aurait une fin, veillons et réveillons autant que nous le pouvons !

Chers Paroissiens, ces dernières années, j’ai souhaité en priorité que notre communauté travaille à assumer sa vocation de louange, d’intercession et d’adoration, approfondisse sa vocation de peuple sacerdotal. Nous avons ouvert l’église douze heures par jour, la messe y est célébrée quotidiennement, le Saint-Sacrement continûmentaccessible à l’adoration. En quelque sorte nous avons organisé la première dimension évoquée ici, la veille de Dieu. Ne nous endormons pas : la prière reste une vigilance, mais la famille du Coeur est priante et nous pouvons rendre grâce à Dieu.

Ceci étant à peu près en place, il nous faut maintenant déployer la seconde dimension : la veille et le réveil du prochain, autrement dit la mission ! Le faire dans cette partie de la maison qui est la nôtre : ce quartier où Dieu nous donne la grâce d’habiter. Aurons-nous l’audace de réveiller les habitants de la Porte de Bagnolet avant le Retour du Maître ? Il le faudra, c’est ce qu’Il nous demande ! En ce Premier Dimanche de l’Avent, je déclare ouverte une année assez prévisiblement dénommée Au coeur de la Mission pour notre paroisse.

Le temps est venu de témoigner, de réveiller. Plus exactement le temps qui nous est miséricordieusement accordé, ici bas, l’est en vue de notre conversion et du témoignage auprès tous. Cette Année, nous ne cesserons pas d’aller et de venir à la fenêtre pour scruter l’horizon, mais nous tâcherons d’y amener, pour attendre et se préparer avec nous, le plus grand nombre possible de voisins… Nous leur révélerons humblement le nom de Celui Qui nous a confié la maison. Et Qui s’apprête à revenir, en comptant bien nous retrouver tous à pied d’œuvre ! Amen.

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