Bienheureux ennui

20 septembre 2020 – XXV° Dimanche dans l’Année

À l’époque du « bonheur obligatoire », la bienséance nous interdit d’avouer la moindre lassitude… Je voudrais pourtant faire aujourd’hui l’éloge d’un certain ennui. D’un « saint ennui » ou du moins d’un sentiment d’ennui qu’éprouvent les saints à l’origine dans le déploiement de leur vocation, dans ces deux situations que la parole de Dieu nous permet de cerner aujourd’hui. Il s’agit respectivement de l’ennui qui accompagne le désoeuvrement, dans la parabole de l’Évangile ; et l’ennui qui sait s’inviter au milieu des activités les plus passionnantes.

Les deux sont à bien distinguer, mais ils ont en commun d’être bien inspirés, peut-être même causés par l’Esprit Saint. Car Dieu aime nous suggérer de regarder un peu plus loin ou un peu plus haut, pour entrer dans ses pensées qui sont si loin des nôtres (Is. 55, 9).

L’ennui du presque vide

Par pitié, écartons la lecture moralisante qui fait en fait une histoire traitant de la question de l’égalité salariale… Le sujet est ici le Royaume de Dieu dont la Vigne du Maître est l’image. La Vigne du Maître est le symbole du service actif du Royaume de Dieu. Or, qu’est-ce qui fait que ces hommes vont s’y trouver bientôt employés ? C’est que le Maître est venu les chercher, mais c’est aussi qu’ils étaient disponibles… et commençaient à s’ennuyer ferme. L’évangéliste y insiste :

« Vers neuf heures, le maître en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire… »… « Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ? »…

Si ces hommes avaient été bien occupés ou suffisamment distraits… il eut été difficile, voire impossible de les inviter à rejoindre le chantier du Maître. Bienheureux ennui qui nous saisit lorsque désoeuvrés, désengagés l’espace d’un instant ou plus longuement, nous offrons au Seigneur un espace qui Lui permet “d’en caser une”, de venir à notre rencontre, de nous demander si, franchement, ce qui nous occupe habituellement est si passionnant que cela ?…

Frères et Soeurs bien-aimés, vous êtes peut-être tellement occupés que le Seigneur désespère de trouver une occasion de vous recruter pour ses oeuvres ! Sans me réjouir à l’idée de vous savoir arrêtés dans le feu de l’action, puis-je vous souhaiter de vous ennuyer un petit peu dans vos occupations quotidiennes, suffisamment pour réveiller ce désir de « faire autre chose » et en l’occurrence de grandes choses, en rejoignant l’immense chantier dans lequel le Seigneur fait œuvrer ses enfants : sa Vigne !

Cette parabole n’est-elle pas l’illustration de cette recommandation de Jésus : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd, mais pour celle qui demeure en vie éternelle » (Jn 6, 27)? Alors si une forme de lassitude accompagnait le traitement des affaires courantes en ce temps de reprise, tendez bien l’oreille pour entendre le Maître vous prier : « Allez à ma vigne, vous aussi ! »… 

L’ennui du presque plein

Une deuxième forme de ce que j’appellerais le «bienheureux ennui» peut être décelé à partir dans les confidences épistolaires de Saint Paul qui écrit aux Philippiens ces lignes audacieuses :

« Mourir est un avantage. Mais si, en vivant dans ce monde, j’arrive à faire un travail utile, je ne sais plus comment choisir. Je me sens pris entre les deux : je désire partir pour être avec le Christ, car c’est bien préférable ; mais à cause de vous, demeurer en ce monde est encore plus nécessaire »

Saint Paul est un ouvrier de la cinquième heure. Il ne s’en plaint pas. Sa récompense, c’est le Christ vivant en son âme ! La lettre dont nous entendons un extrait est rédigée au cœur de son action apostolique, de cette mission spirituelle passionnante qui le comble d’épreuves et de joies. Ce sont là les confidence d’un homme qui a réalisé sa vocation au plus haut point…Et qui nous dit : «Vraiment, j’aime bien ma mission… et je vous aime bien et même très fort mes petits Philippiens… mais je m’ennuie. Non pas parce que vous m’ennuyez, mais parce que je désire le repose du Ciel, tout simplement ; je désire être plus parfaitement avec le Christ, la joie de mon âme !»

Saint ennui qui nous saisit, non plus au milieu du désoeuvrement, mais au cœur de l’action… qui peut même nous conduire à nous faire désirer la mort, comprise comme une entrée dans la Vie en plénitude ! Quoi qu’on en pense, ce soupir ou plutôt ce cri est donc légitime, fondé dans l’Ecriture Sainte. Ne pas vouloir s’éterniser ici bas et d’aimer l’idée d’en finir bientôt, à l’heure que Dieu seul aura fixé, n’est pas blâmable : le désir de mourir n’est en rien sacrilège quand il procède de la plus pure espérance. Combien de saints ont soupiré après le Ciel !

« Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées…. » : assurément, cette façon de voir est étrangère à la mentalité dominante… Elle contrecarre le pitoyable acharnement sanitaire qui nous conduit aujourd’hui à préférer survivre dans un monde inhumain plutôt que de mourir dans un monde humain ! L’absence d’horizon divin, le déni du Ciel avec une majuscule conduit à aimer cette existence de façon malsaine au point de préférer s’étouffer sous son masque que de continuer à s’embrasser ! Qu’elle est ennuyeuse l’humanité qui refoule son ennui ! Qu’il est pathétique de nourrir l’illusion de trouver tout son bonheur sur terre ! J’ai parfois l’impression que d’un point de vue culturel nous sommes en plein régression infantile. Revenus aux temps archaïques d’avant le christianisme, lorsqu’il s’agissait essentiellement de conjurer la mort représentée sous les traits d’un angoissante faucheuse, d’un grand méchant loup vorace ! Les Maîtres du soupçon ont répandu l’idée cynique que les chrétiens s’inventaient un Dieu pour se rassurer… mais gagnent-ils au change en se laissant effrayer par ces des fantômes ?  N’en déplaisent aux esprits autoproclamés incroyants, l’athéisme est une croyance. Elle est une religion qui consiste à croire naïvement en l’homme et la science pour conjurer sa peur de mourir. Bref, qui s’invente des dieux pour se rassurer…

Personnellement, je préfère croire Dieu tel qu’Il S’est révélé Lui-même en son Fils : assez sage, assez bon, assez aimant pour ne pas avoir enfermé toute la beauté de la vie dans cette seule existence passagère ! Cette vie, notre vie… qui est belle et aimable, assurément, mais dont la beauté est celle d’un reflet !

Ennuyez-vous bien

En somme, il existe chez les hommes une forme d’ennui inspiré qui profite à Dieu. Qui Lui permettrait de nous faire entrer plus intimement dans ses vues. Sous sa première forme, décrite dans le cadre initial de la parabole, il s’agit de s’ennuyer au point de pouvoir enfin nous intéresser à une autre oeuvre, celle de Dieu ! Sous sa seconde forme, étant enfin associé à l’Oeuvre de Dieu, il permet de ne pas idolâtrer le beau service auquel nous sommes associés pour n’aimer que Dieu seul et donc aviver le désir de Le voir et de l’adorer enfin, en plénitude.

Aussi, si l’ennui vous gagne à certaines heures, ne le chassez pas trop vite ! Demandez-vous d’abord s’il n’est pas un sentiment bien inspiré, dont Dieu serait l’origine ?

S’il ne fournit pas l’occasion de regarder un peu plus du côté de la Vigne du Seigneur où les ouvriers ne sont pas assez nombreux…ou si vous y êtes déjà bien occupés, s’il ne vous invite pas à regarder davantage vers l’éternité et la vie bienheureuse qui donne sens à tout ce que nous entreprenons ici-bas ?

Oui, bienheureux ennui chrétien qui ennuie le monde et l’empêche de se refermer sur lui-même !

Bienheureux ennui qui réveille nous le désir de travailler aux oeuvre de Dieu

et de nous reposer un jour avec Lui. Amen.

Lectio

Isaïe 55, 6-9

Psaume 144

Philippiens 1, 20-27

Matthieu 20, 1-16

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